La photocopieuse
objet du travail n°25
Hello 👋
J’espère que vous allez bien — ici on traverse les vagues mais on garde le cap ! J’ai décidé que cette année serait sous le signe de la sérénité, alors je prends les choses, l’une après l’autre, sans essayer de me précipiter comme ma nature me le propose souvent.
Et en parlant de se précipiter, il y a une action que l’on fait sans presque plus y penser, c’est un rapide copier/coller. Et c’est de ça dont on va vous parler, avec Léa Ninot, designer en stratégie d’innovation sociale et durable, dans l’édition du jour. Depuis quand copie-t-on ? Et ça fait quoi, dans le cerveau, à l’imaginaire, de copier/coller ? Et l’objet du travail qui incarne cette pratique tout à fait, c’est la photocopieuse, objet de tous les bureaux, qui malgré son aspect suranné, traverse les décennies sans rougir.
Pour ma part, j’ai appris en copiant, en regardant faire, en recopiant. Encore aujourd’hui, une édition de la newsletter démarre par du copier/coller, une collecte d’extraits de textes, d’images, comme autant de bribes du passé, que je vais petit à petit recomposer pour vous, afin de tisser des liens, un fil d’histoire, à vous raconter. La photocopieuse, elle, je l’utilise rarement — enfin j’imprime, mais photocopier, c’est vraiment très rare — quand l’administration me le demande, peut-être.
Pour les nouveaux ici, je suis Marion Desclaux, designer et fondatrice du studio Objets du Travail, qui vise à accompagner les entreprises dans l’amélioration des conditions de travail de leurs salariés, en revenant sur leur histoire, en observant leur présent, et en imaginant leur futur.
Ici, c’est un peu mon atelier, mon laboratoire : chaque mois, avec un· invité·e, j’explore l’histoire d’un objet professionnel (dans la section Un peu d’histoire), je questionne son présent, et j’imagine son futur (dans la section Et demain ?). J’y partage également mes lectures du moment, ou liées au sujet (dans la section Pour aller plus loin).
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Les actus du moment
🎉 On organise, au Bureau 33.33 (Toulouse), un cycle de conférences. Une première sur le récit, le 17 février prochain, la prochaine sur le dessin, en mars. Pour s’inscrire c’est ici — il ne reste que quelques places !
👩🏫 Speculative Future m’a conviée pour une conférence à la croisée du design fiction et du travail. J’y ai invité, pour échanger les idées, Noémie Aubron et Silvia Döhnert. C’est le 23 avril prochain, au Laptop (Paris). On partage le détail bientôt.
⑇ Un peu d’histoire
C’est donc parti pour l’histoire de cet objet professionnel : de la diffusion de savoir, à la vertu pédagogique, en passant par le plagiat, la (photo)copie recèle de nombreuses vertus, plus ou moins morales.
antiquité / moyen-âge · garder la trace des récits “supérieurs”
Bien avant d’être mécanisé, l’acte de copie était incarné et c’était même un métier : copiste. Dans l’Egypte Antique, les scribes étaient engagés au service de la machine étatique pour la retranscription puis la copie de documents nécessaires à l’administration du pays : livres de comptes, textes de loi, etc, et toute cette production était ensuite conservée sous forme d’archives.
À l’époque gréco-romaine, certains copistes travaillent pour le compte d’éditeurs et l’on calcule alors leur rémunération en fonction du nombre de segments copiés (ce calcul, c’est l’art de la stichométrie). Les copies demandent du temps, de l’argent et des qualifications peu courantes pour l’époque, la maîtrise de la lecture et de l’écriture étant peu commune avant les enjeux d’alphabétisation du 19ème siècle. Pour donner un ordre d’idée, la copie d’un livre au Moyen Âge pouvait prendre plusieurs mois, environ un an même, pour une Bible.
Pour atteindre cet objectif de production, au 11ème siècle se développe, dans les abbayes et les monastères, la pratique intensive de l’écriture. Les moines copistes sont installés dans le “sciptorium” et recopient sans arrêt, à longueur de journée. C’est principalement pour permettre la sainte sauvegarde des textes sacrés et religieux mais ils peuvent également reproduire ceux des auteurs classiques, latins et grecs.
S’approchant d’une machine, un copiste expérimenté pouvait maîtriser plusieurs types d’écriture. Comme par exemple le moine Léonard Wagner, mort en 1522, qui se vantait de “savoir tracer soixante-dix sortes d’écriture”.
L’action de copier peut aussi être spirituelle, notamment dans les cultures ayant fait de la calligraphie un art noble. En Chine par exemple, cela peut être un véritable acte de ferveur religieuse et la copie nécessite le plus grand soin pour répondre aux différents besoins de l’offrande. Si elle est laïque, elle prend une dimension méditative et, au-delà du contenu du texte, c’est la façon dont celui-ci est copié — sa chorégraphie — qui va compter.
En Occident, dans la seconde moitié du 12ème siècle, l’essor des villes et des universités va développer la production de livres et, en conséquence, amplifier le besoin de copies. Dans des ateliers laïques ou cléricaux, les scribes travaillent à partir d’un “exemplar” ou “modèle à copier” et peuvent être jusqu’à quarante à travailler en même temps pour la copie d’un même ouvrage. C’est la naissance du travail à la chaîne !
1450 · imprimerie de Gutenberg · copie pour la diffusion du savoir au service de l’émancipation, de l’homogénéisation des connaissances
Si la Chine avait dès le 7ème siècle développé une technique d’impression sur bois, la xylographie (tampon-encreur), ça n’est qu’au milieu du 15ème siècle que l’imprimerie pointe son nez en Occident. Adaptant le principe des caractères mobiles en céramique utilisés en Chine, Gutenberg utilise des caractères mobiles en plomb et les agence sur une grille pour pouvoir créer un texte en négatif et l’imprimer à l’aide d’une presse. C’est en 1455 que sera imprimé le premier livre occidental avec cette nouvelle technologie, la Bible de Gutenberg.
Véritable révolution anthropologique supplantant l’ouïe au profit de la vue dans l’acquisition et le stockage mémoriel de connaissances, l’imprimerie contribue à fixer les textes, à les faire passer d’une version manuscrite à une version typographie produite en série, permettant de répandre (et d’uniformiser, par la grammaire et la censure) les idées et la langue au-delà des cercles restreints de l’élite. Les idées des philosophes, des scientifiques et des écrivains se diffusent et stimulent l’appétit pour la connaissance, elles encouragent la pensée critique et remettent en question les anciennes croyances. Et puis le livre imprimé permet également aux femmes d’avoir accès à une instruction qui leur était jusqu’alors refusée.
Ultra efficace, un atelier d’imprimerie peut effectuer en une seule journée, le travail que les moines copistes effectuent en une semaine. C’est le déclin de la copie manuscrite… Enfin, pas tout à fait, il persiste quelques utilisations. Par exemple, dans la deuxième moitié du 18ème siècle, Diderot et Grimm souhaitent que leur correspondance littéraire soit copiée à la main pour éviter les censures imposées aux imprimeurs-libraires. Une copie manuscrite lente, certes, mais qui ne nécessite que très peu de matériel (notre “low tech” actuel), et qui est surtout intraçable !
Il faudra un certain temps (1725) cependant pour que la propriété de l’écrit original (le droit d’auteur) reviennent à l’auteur — elle fut plutôt octroyée à l’imprimeur, pour couvrir les frais d’impression et de diffusion : on appelait cela des privilèges. Il faudrait développer plus longtemps, mais à cette idée de copie sérielle s’invite à la table la question de l’original — à pouvoir copier ainsi, comment détecte-t-on et protège-t-on l’œuvre première, et celui ou celle qui y a travaillé, pour une rémunération du développement d’un savoir et contre la contrefaçon ?
“Quel est le bien qui puisse appartenir à un homme, si un ouvrage d’esprit, le fruit unique de son éducation, de ses études, de ses veilles, de son temps, de ses recherches, de ses observations, si les plus belles heures, les plus beaux moments de sa vie, si ses propres pensées, les sentiments de son cœur, la portion de lui-même la plus précieuse, celle qui ne périt point, celle qui l’immortalise, ne lui appartient pas ?” (Diderot, Lettre historique et politique adressée à un magistrat sur le commerce de la librairie, 1767)
Nous voyons ici les prémisses d’une propriété autre que patrimoniale — la propriété intellectuelle (copyright, brevets).
1780 · les presses à copier de James Watt · copier vite et sans faute
L’imprimerie, qui répond à une nécessité technique de copier vite et bien, n’est valable que pour des ouvrages tirés en série, mais pas disponible au quotidien chez tout un chacun (entreprises et particuliers), ou trop onéreux pour un nombre de copies limitées. Comment donc, à plus petite échelle, “copier sans fautes et avec rapidité”, un contrat dont chacun doit garder un original, un relevé de compte à communiquer à son comptable, une lettre adressée à différentes personnes ? Comment, finalement, répondre à cette “possibilité pour les humains de jouir d’un même objet sans que l’appropriation de ce dernier empêche la jouissance pour un autre ?” (Deneuville, 2025). Comment encore sauvegarder, archiver, tous les écrits qui viennent sous-tendre les procédés reproductibles (inventions, marchandises, …) de plus en plus présents aux abords de la révolution industrielle ?
Les presses à copier, dont la propriété de l’invention revient à James Watt, permettent pour la première fois de l’histoire de l’humanité qu’une copie mécanique soit réalisée par n’importe qui, la rendant ainsi quotidienne. Ces copies diffèrent du procédé du copiste ou de l’imprimerie : il s’agit d’une copie quasi-photographique, elles transcrivent “l’image du texte” plus que le texte lui-même, inaugurant ainsi toutes les techniques de copie ultérieures. Pour fonctionner, l’original doit être rédigé à l’encre communicative (“Ces encres possèdent la propriété de transporter sur une feuille de papier mouillé les caractères tracés sur une feuille originale sans les effacer” peut-on lire sur les publicités de l’époque), puis pressé contre du papier pelure légèrement humecté, protégé d’un papier huilé ou paraffiné (trop fan de ces termes tous plus poétiques les uns que les autres !).
1806 · Papier carbone · écrire et copier en même temps, le graal de la bureaucratie
On voit bien, dans le procédé précédent, et dans une optique de performance, que la bouteille d’encre n’est pas des plus pratiques. La copie carbone remédiera à cet aspect, car ses inventeurs, respectivement Ralph Wedgwood et Pellegrino Turri, aboutirent parallèlement à une solution similaire — enduire l’ensemble de l’une des face de la feuille d’un pigment et d’une cire, puis écrire par transfert à l’aide d’un stylet — pour éviter à leurs proches malvoyants l’acte délicat de tremper la plume dans un encrier. Ces feuilles de papier coloré, rapidement optimisées puis produites industriellement (Dakin, puis Roggers, 1970) et pour toutes et tous, dotées d’une face brillante, et d’une face mate, ont longtemps occupé les bureaux, et occupent encore nos imaginaires professionnels quotidiens — le fameux “cc” de nos emails, carbon copy, ou copie conforme. Elles ont bénéficié d’un essor rapide grâce au développement parallèle de la machine à écrire, dont la frappe correspondant bien à la pression nécessaire au transfert sur plusieurs épaisseurs à la fois.
1842 · du texte à l’image, du texte au texte · copies pour protéger les grandes inventions
Suite à ces inventions, les techniques de copie vont se multiplier. Elles peuvent se classer en deux grandes catégories.
On retrouve les techniques “photographiques” comme les presses à copier, vont copier l’image (à partir d’un texte, d’une image, d’un dessin, ou du réel), et rendront un fier service aux métiers de l’image (architectes, ingénieurs)
Le cyanotype (Herschel, 1842), ou le calotype (Talbot, 1844), sont autant de procédés utilisant une solution chimique photosensible (se colorant à la lumière), dont la trace subsiste de façon permanente une fois lavée puis séchée. Les termes “positif” et “négatif” qui seront la base de la photographie argentique ont été inventés à cet endroit. Le cyanotype notamment, à la caractéristique de virer au bleu très profond, le bleu de Prusse. Les mondes de l’architecture, de la botanique (Anna Atkins publiera en 1843 son magnifique recueil d’algues marines Photographs of British Algae : Cyanotype Impressions), et de l’art, se saisiront de ce procédé, permettant un tracé net précis, et une reproduction rapide, simple, à moindre coût de n’importe quel format. C’est comme ça que sont nés les blueprints, caractéristiques des dessins techniques et des plans, que l’on peut retrouver pour illustrer, par exemple, les brevets industriels, ou les grands projets architecturaux ou urbains. S’inspirant du même principe, les dessinateurs et industriels, entre 1940 et avant l’avènement de la conception assistée par ordinateur et de la xérographie (enfin, la photocopieuse, on y arrive !), utiliseront la diazographie. A l’inverse du cyanotype, le dessin était en ligne bleue sur fond blanc, et donc considéré comme le procédé le plus économique avant l’arrivée des traceurs numériques et des photocopieurs grand format.
Les techniques “dactylographiques” (dont le papier carbone est un exemple), quant à elles, vont permettre de copier le texte seulement. Elles demanderont un certain niveau d’alphabétisation, et seront largement utilisées dans le monde tertiaire et bureaucrate. C’est la raison pour laquelle se développeront des techniques de copie en grand nombre — jusqu’ici, les techniques permettaient la copie une à une — comme les procédés hectographiques (hecto = 100). Basés sur le principe des encres communicatives (dites encres anilines) vu plus tôt, l’original, rédigé à l’encre aniline, vient être pressé contre une plaque de gélatine, qui absorbe alors le pigment de l’encre, faisant de cette plaque la matrice (le tampon-encreur) pour près de 100 copies, avec la limite que les copies deviennent de plus en plus pâles. La technique de duplication à l’alcool, qui deviendra un succès commercial, mixe l’hectographie et le papier carbone, et permet de copier jusqu’à 200 copies, où à chaque fois “une fine couche de papier se détache du cliché pour s’appliquer sur le papier”, jusqu’à épuisement du carbone. Ce procédé sera populaire dans les écoles et pour l’impression de fanzines.
Cela posera les principes pour permettre au stencil, feuille paraffinée, micro-perforée à l’aide d’un stylet doté d’une roulette à dents. À l’aide d’un rouleau encreur, les micro-perforations du pochoir (le stencil) laissent passer l’encre afin de réaliser des duplications. On trouve d’abord la version miméographe, ou limographe, ou encore la presse Freinet — procédé à plat, transportable dans une valisette en bois — puis se développe le cyclostyle, version métallique qui vient ajouter au procédé un tambour rotatif et une manivelle, multipliant ainsi le nombre de copies à la minute (on retrouve dans cette ligne Ronéo, Gestetner, puis la Spirit Duplicator). Mais ces techniques sont limitées par le fait que l’original doit être pensé pour être copié, puisqu’il demande à chaque fois un type de papier particulier, ou une encre, ou un stylet spécifique.
Le photo-stencil ou photoscope, ralliant les innovations de la copie et de l’image et de celles du texte, répond à cette limite.
“Le photo-stencil est créé à partir d’une feuille sensible à la lumière sur laquelle on expose un texte dactylographié, une écriture manuscrite ou un dessin présent sur une feuille transparente. Exposée à la lumière et développée, les traits ou les écritures sont présents en négatif sur le photo-stencil. Ce dernier sert alors de pochoir, et par conséquent de matrice de duplication pour les autres copies.”
— Deneuville, Copier-coller : le tournant photographique de l’écriture numérique, 2025
1935-1947 · de l’électrophotographie à la Xerox · l’original copié en grand nombre, la copie comme commodité professionnelle à l’abonnement
En 1935, Jean-Jacques Trillat, physicien français, ayant contribué au développement des microscopes électroniques, découvre par la même le principe général de l’électrophotographie. Il le présenta à la société Kodak, qui déclara l’invention sans avenir commercial. Il publie dans la revue Science & Vie la même année.
Chester Carlson, physicien américain, voyant quant à lui un sacré potentiel, brevette l’innovation. Celle-ci sera rachetée par Haloid Corporation, qui renomme le procédé xérographie, et devient Xerox en 1948. Mise sur le marché en 1959, la Xerox 914 est un véritable succès, grâce à son procédé d’impression sec basé sur la lumière et les échanges électriques permettant le déplacement de l’encre d’un support à l’autre, supprimant ainsi les temps de séchage nécessaires aux techniques précédentes. Si l’usage bureaucratique, largement soutenu par un modèle économique de l’abonnement pour rendre la photocopieuse accessible, est celui qui nous reste en mémoire, le déploiement de cette technologie a permis pour la première fois à des artistes de produire des micro-éditions de façon indépendante, à peu de frais, permettant de se faire une place par la preuve, dans un monde du livre très codifié. C’est aussi le début d’une pratique du couper/coller, pour modifier, assembler des éléments, les recomposer à sa guise — technique qui inspirera Tesler, dont nous parlerons dans un instant
1957 · Arrêt sur image et rapide histoire de faussaires
Avec l’accélération de la copie, vient nécessairement la question du faux : plus la possibilité de copier de façon fiable augmente, plus l’original a besoin d’être protégé, ça sera l’objet de la réglementation des œuvres d’art de 1957. Chaque époque régule à sa façon, mais je crois préférer la pratique souple de la copie à la Renaissance — où celles et ceux qui le pouvaient racontaient de façon élastique l’Histoire, en “réécrivant le passé pour le faire concorder avec leur présent ou à reconstruire les omissions d’un passé fragmentaire et détruit pour s’inventer des généalogies fabuleuses ou créer des mythes.” Certains recomposent ainsi un testament de Jules César, totalement fictif. D’autres, experts en fausses antiquités, déterrent miraculeusement des statues qu’ils ont eux-mêmes fabriquées. D’autres encore choisissent d’opérer sous d’autres patronymes, pour légitimer leur art. Chaque anecdote de cet article m’a fait sourire, montrant à quel point le faux demande la maîtrise d’un art et d’une expertise en soi, assortie à une forme de couardise.
Ce qui en fait presque des œuvres d’art — dommage qu’elles n’avaient de valeur qu’attribuées à d’autres !
1970 · le copier/coller · s’épargner l’effort de la recopie pour partage ou sauvegarde rapide
La digitalisation fait son chemin et c’est en 1973 que Larry Tesler qui travaillait au Xerox PARC, invente le copier-coller. Manipulation informatique simplifiée avec le célèbre raccourci “command+C” - ”command+V” qui permet de reproduire ou déplacer à l’infini les données (texte, image, fichier) depuis une source vers une destination.
Une apparente simple action qui nécessite pourtant une intention : pour copier il nous faut cadrer, c’est-à-dire délimiter un début et une fin au texte choisi, et pour coller il nous faut déterminer une destination, un endroit pour notre assemblage final. Avec ce cadrage-composition, le copier-coller s’apparente finalement davantage, dans son action, à une captation photographique qu’à une écriture.
Gratuit, ultra rapide et fidèle, nous pourrions tenir là la copie parfaite. Et pourtant ! Ce gain de temps dans la copie nous fait perdre en imprégnation et en persistance mémorielle, car copier un texte à la main nous demande un effort physique et mental, et c’est grâce à cet effort que nous imprimons dans notre esprit la citation retranscrite. Les mots s’infiltrent et s’inscrivent dans notre corps et notre esprit. Le copier-coller serait-il alors un “clic photographique” nous rendant amnésique de ce que nous copions ?
2010s · “en cc” · la convention mail pour tenir informé
Cette ultra simplification de la copie favorise une utilisation sans retenue : Besoin de réutiliser un élément de langage, une image, un texte entier ? Un rapide copier-coller et hop, n’importe quelle matière numérique peut être isolée de sa source, intégrée et partagée à tour de bras, encourageant ainsi un moindre effort numérique généralisé.
Bien plus qu’un geste d’optimisation, au travail, la copie s’étend aux destinataires des mails et elle prend parfois la fonction de justification, de preuve originale. Le CC (copie carbon) de nos échanges devient un véritable tracker hiérarchique qui permet la traçabilité, la surveillance et la reproduction non consentie. Dans certaines entreprises, le “cc” est tout un art, qui se doit de respecter l’ordre hiérarchique. Une erreur et c’est l’impair professionnel !
Le bouton“forward” quant à lui, peut transformer la copie mail en véritable machine à passer des patates chaudes et ajouter des destinataire en copie revient à dire “c’est notre problème à tous”, diluant ainsi la responsabilité. La copie mail pourrait, indirectement, encourager “l’effet témoin” et provoquer une inertie, un désengagement dans l’organisation du travail.
Et puis, la simplification de la copie numérique (mails, screenshots, sauvegardes) amène à une surcharge informationnelle ou « nuage informationnel » (Edgar Morin, 1980). Nommée aussi infobésité, cette pollution attentionnelle impacte la santé mentale au travail, car elle rend difficile la gestion des informations pertinentes et augmente le stress numérique. Ainsi plus nous produisons d’informations plus nous nous épuisons à les traiter.
Le remplacement de la copie physique par la copie numérique modifie notre rapport tangible à l’information mais ne fait pas disparaître la matérialité, elle la déplace et la complexifie. Car chaque fichier, mail ou screenshot est bien réel et stocké sur des serveurs physiques, qui consomment de l’énergie (électricité, refroidissement). À titre d’exemple, un mail avec pièce jointe peut émettre jusqu’à 50 g de CO₂, et s’il est dupliqué plusieurs fois (sur des serveurs, des terminaux, des sauvegardes) son impact environnemental est également dupliqué. Actuellement les data centers représentent 4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Il s’agirait peut-être, face à la montée des deepfakes, d’une chaîne de traces humaines infalsifiable, si stockée comme telle en s’inspirant de la blockchain — peut-être pour nos échanges les plus précieux ?
⑈ Et demain ?
Voici venu le temps de la projection, de la fiction, de l’histoire d’un futur imaginé pour cet objet.
Testament boîte à trésors
J’ai longtemps pensé à écrire mes mémoires, à la trace que j’allais laisser. Mais ce que j’allais tracer aurait été infidèle : car ce qu’on trace ne reflète qu’une partie de ce que l’on pense. Je refuse d’être résumée, alors voici les données sources, enfin celles que j’ai eu la patience de conserver, plus ou moins triées. Peut-être cela paraît-il auto-centré, mais je crois que l’Histoire s’écrit plus justement à partir de tous les récits individuels, quotidiens, insignifiants, car ceux qui veulent qu’on se rappelle d’eux ne manqueront pas de laisser leur trace. Alors par là, je vous encourage, à vous aussi vous poser la questions des traces que vous laisserez aux archivistes de demain, afin qu’ils et elles aient des preuves de tout ordre pour recomposer le réel d’une époque. On vous l’a souvent dit, “l’intime est politique” — voici ma part.
Ces archives sont digitales, elles sont papiers, au gré des époques que j’ai traversées. Elles sont incomplètes, plus ou moins bien rangées, par choix, par manque de temps, par flemme aussi parfois. Un joyeux foutoir. Voici les clés dont vous aurez besoin pour, si vous le souhaitez, vous y plonger. Vous avez le droit, aussi, de tout jeter. Je préfèrerais, comme mes organes, qu’ils soient confiés à la science.
À mes filles, à mes ami·es, à mes sœurs — je vous laisse faire tourner ces archives librement, entre vous. Vous pouvez les copier-coller autant de fois que souhaité.
Voilà la clé vers mes archives digitales :
Ouvrez mon MagGZ, inscris le mot de passe x__fg_rtuX$.
Il y aura sûrement tout un tas de fenêtres ouvertes, de travaux en cours, je n’ai jamais su travailler autrement. Vous pouvez tout fermer.
Avec mon ordi, vous avez en fait accès à tout. Mes projets pros, des notes de tout ordre, des projets inachevés. Fouillez dans ce qui vous intéresse, au gré des hasards accrocheurs. Conservez, à votre façon, ce que vous souhaitez garder pour vos archives à vous. Vous pouvez imprimer, transformer en note vocale, vous les envoyer par mail ou autre moyen de transfert digital. Vous pouvez aussi parcourir, puis tout télécharger au profit des archives nationales. J’ai d’ailleurs à ce sujet constitué un dossier “ARCHIVES”, alimenté au fur et à mesure des années avec ce qu’il me semblait important de conserver, de préserver. J’en ai d’ailleurs une copie sur un disque dur, que vous retrouverez dans mon meuble bas, dans le bureau.
Et l’on passe maintenant à mes archives papiers. J’ai choisi, avec le temps, d’imprimer, de relier, certains échanges, certains écrits, pour pouvoir les parcourir, dans un format hors écran, pendant mes moments de questionnements. Comme des racines auxquelles je pouvais me relier souvent. Vous y trouverez également les archives que m’avaient légué votre grand-mère, ma tendre maman. Ses livres annotés, ses carnets, ses classeurs. Je n’ai pas pu tout garder, mais j’ai conservé ce qui me semblait le plus éclairant, pour mon cheminement à moi. J’ai également préservé les archives de mon compagnon, ses centaines de dessins, ses carnets. Sachez simplement que nos enfants se sont chargés de les valoriser comme elles le méritaient. Et enfin, vous trouverez mes manuscrits, traces intimes collectées au gré des années. Un index, en début de chaque carnet, peut vous aider à naviguer.
Bon voyage, merci d’avoir été là.
⑉ Pour aller plus loin
Une sélection des belles trouvailles glanées au fil des recherches et de nos lectures de ces dernières semaines.
Copier-coller : le tournant photographique de l’écriture numérique, d’Allan Deneuville, qui a largement nourri nos recherches, est disponible en open-book. Merci en particulier pour le graphe médiarchéologique du copier-coller, ou comment comprendre en un clin d’œil les étapes d’innovation de la copie.
Le goût des archives, comment change-t-il avec le numérique ? Cet article de recherche le décortique pour nous.
Dans les archives numériques, cet article pépite retrace l’histoire des icônes. Le raccourci clavier pour copier/coller s’est imposé, mais les ciseaux de “couper” sont restés !
Le musée des traditions populaitres de Chauvigny, lui, recèle de plein d’archives qu’on peut voir en vrai, affiches de communication et autres objets de copie.
Plutôt que d’archiver numériquement, est-ce qu’on aurait pas intérêt à imprimer nos archives numériques ? Victoire Tuaillon a imprimé les SMS de ses ex dans une magnifique et épaisse édition, et Noémie Aubron nous en parlait de la préservation de nos archives dans dernier webinaire.
Imprimer nos archives et pourquoi pas la plus grande accumulation de connaissances humaines à ce jour : la base de données Wikipédia. C’est le projet artistique poétique, Print Wikipedia de Michael Mandiberg.
Carnet d’idées, ou l’exigence de tracer ses idées et ses cheminements.
Des archives du web, comme une copie protégée de ce qui pourrait disparaitre par ailleurs, mené par une association — car la copie est politique.
Si vous voulez en apprendre plus sur les liens entre alphabétisation et écriture, une grande enquête avait été menée pour comprendre les corrélations entre ces notions.
Vivre avec sa bibliothèque toute la vie, et même dans la mort, c’est l’idée de William Warren. Merci studio Fiat Lux pour la mise en lumière.
À voir en vrai, l’exposition “Couper, coller, imprimer : le photomontage politique au XXe siècle” parce que la copie a bouleversé les formes de communication politique.
Les magnifiques et premiers cyanotypes de Anna Atkins, Photographs of British Algae : Cyanotype Impressions (1843)
Une copie conçue pour durer des milliards d’années, c’est le projet The Last Pictures de Trevor Paglen. Envoyé en 2012, l’artefact destiné à devenir le vestige les plus durable de la civilisation humaine,est un témoignage visuel de notre époque. Il restera dans l’espace, tournant lentement autour de la Terre jusqu’à ce que la Terre elle-même disparaisse.
Pour préserver la connaissance de l’humanité Arch Mission Foundation crée des dépôts de connaissances humaines dans le Système solaire. Comme une librairie extra-terrestre, avec pas moins de 30 millions de pages d’archives sur l’histoire et la civilisation humaines, les dépôts couvrent un grand nombre de sujets, de toutes les cultures, nations, langues, genres et périodes.
Sinon, dans les inventions étonnantes (voire inquiétantes) repérées dans les publicités du métro parisien, j’ai friend.com.
Dans son roman “Mon nom est rouge”, Orhan Pamuk nous plonge dans le monde des peintres miniaturistes à Constantinople vers la fin du XVIe siècle. Dans l’atelier, les peintres miniaturistes copient les grands maîtres et il est vu comme une erreur de laisser des traces de son identité dans sa peinture. Mais nul ne résiste au besoin de singularité... et c’est au travers d’erreurs que se révèle peu à peu le style du peintre. Justement analysé par Belinda Cannone.
Et cette œuvre, pour le plaisir des yeux. C’est magnifique.
👋 Allez, à bientôt !















